C'est le soir de sa grande première, ainsi en a-t-elle décidé. La décision est prise, c'est maintenant qu'elle ose se montrer. Aucune reculade possible, c'est comme si elle attendait dans la coulisse d’un théâtre que le rideau se lève. Elle avait rêvé de ce moment maintes fois, pensant en elle-même que le jour où elle y parviendrait seulement, elle se sentirait accomplie.

Cette étape a été difficile à franchir. Elle avait peur de se livrer. Et si elle n’était pas assez bonne ? Et si on se moquait ? Durant des années elle avait repoussé le moment où elle se mettrait à nu, se prétextant elle-même qu’elle devait encore y travailler, qu’elle devait mûri son projet. Certains de ses proches avaient descellé en elle cette capacité, au détour de sms envoyés pour marquer les grandes occasions de la vie.  Mais malgré les compliments pour sa plume adroite, elle n’osait même pas aligner trois mots sur du papier … Un matin pas fait comme un autre sûrement, elle s’était dit : « Pourquoi ne pas essayer ? ». Elle avait alors commencé timidement à coucher quelques phrases, quelques pensées.

Elle s’est alors mise à gratter du papier, tous les jours, plusieurs fois par jour, noircissant des kilomètres de papier. C’était devenu une drogue, elle en avait besoin pour se retrouver, pour se comprendre, pour devenir un meilleur elle-même. Les mots furent difficiles à venir au départ, ils s’enchainaient maladroitement. Puis de plus en plus, l’écriture est devenue fluide, elle sonnait de mieux en mieux à ses oreilles. Elle avait à son tour compris que oui, elle était capable elle aussi de mettre les mots en scène, de les articuler autour d’un thème, de leur trouver leur place exacte, incisive. Désormais, elle savait qu’elle ne s’arrêterait plus d’écrire, elle en ferait un exercice quotidien. Toujours à l’affut d’une nouvelle idée, d’une nouvelle tournure. Elle continuerait à apprendre des auteurs, perfectionnerait sa technique en lisant sans cesse, en s’inspirant, en décortiquant les figures de style. Cette fois, elle y est, elle est prête à se retrouver face à elle-même, prête à faire lire sa modeste prose …

Il lui semble entendre les discussions de l'autre côté du rideau de son théâtre imaginaire. Le brouhaha qui monte de l’orchestre au poulailler lui rappelle qu'ils sont tous venus pour elle. Les derniers retardataires s’installent encore. Les techniciens referment les portes de la salle. La pression monte, son cœur bat à présent à tout rompre. Mains humides et bouche sèche, souffle court et secondes trop longues. La chaleur est à son paroxysme. La moiteur due à la foule et aux projecteurs lui fait soudain réaliser à quel point la sueur qui perle sur son front est froide. Elle en est parcourue de frissons. Elle se sent à l’intérieur tendue comme une boxeuse prête à jaillir sur le ring mais ses pieds sont cloués au sol. Paralysée. Dernière tape sur l’épaule du coach : « Je crois en toi ». Croissement de regards. Force, détermination et peur.

La musique d’ambiance va diminuant jusqu’à s’éteindre complètement. De brèves conversations persistent encore quelques secondes puis finissent dans un murmure. Noir dans la salle, les trois coups du théâtre. Toussotements et raclements de gorge intempestifs. Silence.

Elle caresse une dernière fois le velours cramoisi du rideau, apprécie sa douceur sous les doigts et prend une grande inspiration. Elle attend dans une patience toute feinte que cette frontière de textile qui la séparait encore de sa destinée soit complètement relevée. Elle avance à pas feutrés et se place stratégiquement à l’avant de la scène, redresse la tête, relève le menton … Lumière.

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